Requiem pour l’épopée de la « Maison Lagardère »

Deux noms d’entreprises légendaires : Matra et Hachette. Un patronyme autrefois glorieux : Lagardère. Trois raisons de se pencher sur l’édifiante story de l’effondrement d’une ci-devant grande « Maison », et la dispersion subséquente de ses biens et talents. Seulement voilà, par l’ampleur des anciens succès comme par multiplicité des échecs et ratages contemporains, la tâche est quasi impossible. Matra-Hachette, en effet, c’est l’histoire d’un empire depuis toujours bancal, hybride, contradictoire et comme assis entre deux chaises. Ou plutôt deux fauteuils, hier confortables et aujourd’hui en miettes éparpillées.

D’une part, celui de l’Industrie, de la recherche, du progrès mécanique, de la vélocité. Celle des voitures, des avions, des missiles… De l’autre, celui de la Culture, de la création, de l’édition, du temps long des livres et de la presse. Deux univers, deux « cultures » qui ne pouvaient s’entendre et cohabiter dans un même groupe que par l’autorité et le charisme initial (puis déclinant) d’un chef d’entreprise nommé Jean-Luc Lagardère.

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C’est aussi l’histoire d’un entrelacs de sociétés qui s’étire sur plus de soixante années, sous les auspices d’un père omnipotent (Jean-Luc) puis d’un fils réputé brouillon (Arnaud). Tous deux régnant un empilement d’empires locaux dans des domaines aussi divers que l’armement, les voyages, les journaux, l’élevage de chevaux, le sport automobile, le foot, l’aéronautique, la télévision, la presse, la radio, la production audiovisuelle, etc.

C’est donc une histoire a priori inracontable, sauf à y consacrer quelques milliers de pages pour seulement en faire le tour. Ou bien à en dessiner sèchement le squelette, à coups de bilans et statistiques indigestes. Deux écueils habilement contournés par Olivier Ubertalli, journaliste au « Point », dans son « Grandeur et décadence de la maison Lagardère ». En recourant à une technique du récit plus proche du « roman vrai » que de l’essai ; et en adoptant une construction, un rythme, qui s’inspirent du ton et des formats de séries audiovisuelles.

Vestiges convoités

On entre en effet dans sa « Maison Lagardère » comme on pénètre dans l’épisode pilote d’un captivant « Succession » à la française. Au présent de l’indicatif et d’un drame en cours, en septembre 1981, dans une chambre d’hôpital où Jean-Luc Lagardère, alors encore au sommet de sa gloire entrepreneuriale, veille son fils Arnaud, vingt ans à peine, seul héritier désigné de l’empire, qui se trouve « plongé dans un coma de stade 3 » après un accident de voiture…

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Le livre/série démarre, si l’on ose dire en l’occurrence, sur les chapeaux de roues, et ne s’arrêtera qu’au moment — très actuel – où les vestiges de l’empire Hachette-Lagardère sont devenus les proies convoitées par Vincent Bolloré. Un autre « boa des affaires » comme le qualifie Olivier Ubertalli. Un Bolloré lui-même au faîte de sa fortune et de sa notoriété controversée d’industriel gourmand de médias.

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Entretemps, et là aussi en dupliquant l’architecture dynamique des séries, en jouant du « flash forward » autant que des flashbacks, Olivier Ubertalli aura conduit et immergé son lecteur dans le monde tour à tour infernal et féerique, dérisoire et grandiloquent, cynique et cruel, de la puissance financière hors-norme, de l’entre-soi des affaires, de l’entregent politique, et du pathos familial.

C’est sans doute la principale qualité de ce livre que de faire vivre et donner à comprendre une épopée où surgissent, de page en page, la naissance d’un géant du ciel comme EADS, la victoire de bolides Matra aux 24 Heures du Mans, le retentissant échec du groupe Hachette lors de la privatisation de TF1 (1987), la domination puis l’agonie radiophonique d’Europe 1, les acquisitions fabuleuses dans la presse magazine, suivies de découpes et reventes au petit bonheur des dettes contractées, les déboires footballistiques du Matra-Racing, la ruineuse reprise d’une Cinq déjà morte… Fastes de magnats, codes et usages de caste, investissements magiques ou hasardeux, inextinguibles appétits de pouvoir et d’influence, privilèges bling-bling et angoisses existentielles de VIP, tout y est !

Sans manichéisme

Au guide Michelin des dynasties romanesques, la saga Matra-Hachette ne volerait pas ses trois étoiles. La liste y est extraordinairement longue et passionnante de succès industriels ou commerciaux suivis d’errements stratégiques, de maladresses qui font en définitive s’interroger sur la fiabilité des réputations du père comme du fils. Les clichés ayant la vie dure, la « Grandeur » n’appartiendrait qu’au génie du père, et la « Décadence » ne serait due qu’à l’incompétence du fils. C’est aller vite en besogne admirative du premier et condamnation sommaire du rejeton.

L’autre qualité de l’ouvrage d’Olivier Ubertalli, c’est précisément de ne pas verser dans le manichéisme en vogue à propos des Lagardère. Certes, le père a tout bâti et le fils s’est progressivement allégé de presque tout. Mais l’élévation du père à la hauteur d’icône infaillible du « grand patron » de l’industrie n’a pas plus de sens que la réduction hâtive de l’intelligence du fils à la dimension d’un confetti.

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Ce dernier a échoué, ça ne fait pas de doute. Mais le vers de l’échec s’était déjà dangereusement installé dans le fruit « Lagardère », du temps et par la seule volonté du père, lors de l’insensée course à la possession de chaînes comme TF1 ou la Cinq. De la genèse du groupe dans l’après-guerre à l’achèvement actuel de sa dislocation, le livre projette une lumière crue sur les coulisses du Monopoly français de l’industrie et des médias.

À l’évidence, le choix d’un mode de narration plus « romancé » qu’exhaustivement journalistique laissera les rigoureux spécialistes de la vie des entreprises sur leur faim. On peut en effet regretter, par endroits, qu’Olivier Ubertalli reste au bout du compte assez léger ou discret sur certains aspects de la « réussite Matra », par exemple s’agissant du commerce de lance-roquettes et missiles. Mais reconnaissons que l’opacité du secteur ne facilite pas le recueil de témoignages spontanés… Certains ne voudront sans doute voir dans ce « Grandeur et décadence de la maison Lagardère » qu’une succession de chapitres agencés à la manière d’un roman-photo. Ils auront à la fois complètement tort et totalement raison.

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Tort, dans la mesure où, s’il se sert effectivement d’images et de situations fortes à chaque entrée de chapitre, Olivier Ubertalli a su les faire suivre de portraits et de dialogues qui viennent éclairer la progression et les ramifications du récit. Mais raison, aussi, car c’est de l’utilisation de ces images et situations fortes que naît, à la façon d’un « montage » audiovisuel efficace et pertinent, le sentiment de « voir », autant que de lire, un film resté jusqu’alors inédit. Si bien que l’on se prend à penser, en achevant l’ouvrage, qu’il ne lui manque effectivement que le son et l’image animée pour en faire une série TV à succès.

Philippe Kieffer

Grandeur et décadence de la maison Lagardère, par Olivier Ubertalli, Seuil, 288 p. 19 euros.

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