Aung San Suu Kyi, toutes les facettes de « la Dame de Rangoon »

Symbole de la démocratie puis paria sur la scène internationale, elle est désormais une cible aux mains de l’armée birmane. Prix Nobel de la paix en 1991, « la Dame de Rangoun» est tombée en disgrâce en 2017 pour avoir pactisé avec ses anciens bourreaux de la junte militaire en ne condamnant pas le massacre de la minorité musulmane rohingya. Renversée en février, inculpée à de multiples reprises ces derniers mois, condamnée en décembre et une nouvelle fois ce lundi 10 janvier 2022, l’ex-chef du gouvernement risque, à 76 ans, plus de cent ans de prison. Retour sur un destin tumultueux fait de combats et de sacrifices, de contradictions et de volte-face.

Un premier verdict contre Aung San Suu Kyi avait été rendu lundi 6 décembre 2021, dans le décor lugubre du tribunal de Naypyidaw, la capitale fantoche de la Birmanie qui n’est peuplée que de militaires et de proto-fonctionnaires, affidés à la junte. Un second verdict est tombé ce lundi 10 janvier 2022 . D’autres sont à venir. La parenthèse enchantée d’Aung San Suu Kyi aux rênes du pays de 2016 à 2021 est définitivement close. L’armée, dirigée par le général Min Aung Hlaing, 65 ans, a sifflé la fin de la récréation démocratique. Depuis le coup d’État du 1er février 2021, il réprime dans le sang (1300 civils tués) le dernier carré des fidèles de «notre Dame de Birmanie» alias «la Dame» ou «The Lady».

Sur les rares images du procès diffusées par les chaînes officielles, la pasionaria de 76 ans est apparue combative, le port altier et le visage grave. Béatifiée de son vivant grâce à son combat pour la démocratie, avant sa mise au ban en 2017 et son silence coupable sur le massacre de la minorité musulmane rohingya, elle n’a pas sourcillé à l’énoncé de sa condamnation: quatre ans de prison pour incitation au désordre contre l’armée et violation des restrictions liées au Covid-19. Une peine commuée en deux ans d’emprisonnement après une grâce partielle du chef de la junte.

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Pour beaucoup, en Birmanie, elle restait l’icône du progrès qui défiait les militaires

Le chemin de croix commence à peine. Poursuivie pour d’autres chefs d’accusation, comme la violation de la loi sur les secrets officiels et la loi anticorruption, «la Dame» devra faire face à onze affaires pénales, avec des peines maximales totalisant plus de cent ans si elles sont prononcées consécutivement. «Sa condamnation est l’aboutissement d’un processus de près d’un an visant à discréditer un dirigeant démocratiquement élu afin de consolider le régime militaire», commente David Mathieson, fin analyste pour diverses ONG d’un pays où il a vécu vingt-cinq ans. Vue d’Europe ou des États-Unis, Suu Kyi était peut-être une icône brisée, mais pour beaucoup, en Birmanie, elle était encore une icône de progrès et de défi contre les militaires.

«La Dame» restera en résidence surveillée dans un établissement gouvernemental de Naypyidaw. Où et dans quelles conditions? Sera-t-elle traitée comme une détenue lambda dans une cellule bondée ou avec des privilèges dans une villa VIP? Mystère.

Fille du partisan de l’indépendance, le général Aung San, assassiné alors qu’elle n’avait que 2 ans, Aung San Suu Kyi est revenue en Birmanie en 1988 pour s’occuper de sa mère, vieillissante. Lors de sa première intervention publique face à la pagode Shwedagon, monument iconique de Rangoun, «la fille de qui vous savez», sa litote favorite, a rassemblé une foule immense. En septembre 1988, elle a créé un nouveau parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND). La suite est connue: arrestation, assignation à résidence à Rangoun pendant vingt ans avant sa libération en 2010, sa conquête du pouvoir et son éviction brutale voilà dix mois.

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Pour les militaires, mettre fin à la carrière politique de Suu Kyi était la principale raison du coup d’État

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Les informations sur son procès n’ont filtré qu’au compte-gouttes, afin «de ne pas déstabiliser la paix publique», selon l’armée. «Pour les militaires, mettre fin à la carrière politique de Suu Kyi était la principale raison du coup d’État», explique David Mathieson.

La LND, qui a remporté les élections de 2020, a été démantelée par des arrestations et des emprisonnements. Nombre de ses membres ont pris les armes et entamé une guérilla urbaine dans la plupart des grandes villes. Pas un jour ne s’écoule sans un affrontement où l’armée tire à balles réelles sur la foule. La junte ne peut plus contrôler le pays que par ce mélange de force brute, de répression policière, de contrôle bureaucratique et de désespoir économique de la population qui, l’espère-t-elle, cherchera à survivre plutôt qu’à résister.

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